Conclusion

Nous arrivons maintenant au terme de ma thèse intitulée Le Corps exposé entre Espace intime et Espace public, approche par la vidéo-performance. Elle a débuté par une recherche consacrée au Corps enfermé à l’extérieur. L’analyse de la performance #4, la valise abandonnée, nous a démontré que mon enfermement dans l’espace public se situe entre deux espaces : le dualisme intérieur/extérieur et l’espace visible/invisible. Au travers de mon enfermement, la distance réelle entre l’espace public et le corps est sur le point de disparaître tel que le point de rencontre le donne à voir. À l’intérieur de la valise, durant quatre minutes à Paris et huit minutes à Séoul, le corps réagit et agit sous la contrainte et dans la douleur, causant une très forte émotion. À l’extérieur de la valise, le public perçoit l’enfermement alors que je capture son image en retour. Ce passage entre le dedans (le vécu) et le dehors (le visible) est le point de rencontre avec l’Art, comme l’expriment les artistes Chris Burden, Marina Abramovic, Joseph Beuys et Tehching Hsieh au travers d’un enfermement du corps à la fois subjective et déterminée. En effet, sur le plan personnel, une mutation du regard sur la peur puise ses origines dans mes anxiétés sociales, faisant naître une énergie révélatrice. C’est l’Art qui intervient dans la peur. L’image de la vidéo affichant ma souffrance dans la valise produit une mutation et une migration de la douleur vers le spectateur. Cette image nous contamine par la blessure de la violence vécue. Comme nous l’avons observé, l’Art me permet d’élaborer ces deux espaces au cours desquels mon action met en relation l’Art et l’espace public. Éliane Chiron définit ainsi cet « intime, en ce qu’il est toujours largement lié au corps, dont le caché s’expose dans l’art… ».
Dans la deuxième partie, notre recherche s’est concentrée sur l’Espace intime dans l’espace public. Dans la performance #7, Meuble de Séoul et Paris, je me trouve à l’intérieur d’un meuble (la commode de ma chambre) exposé dans la rue, qui représente ma maison et sur lequel mes objets intimes sont présentés à la vue de tous. Je souhaitais ici définir cet espace intime, et préciser de quel intime il s’agissait. L’espace intime subjectif dans l’espace public est montré de manière non-partagée avec le public. Mais cette scène révèle un intérêt du public et devient un facteur de communication.Il est probable que, réalisant des gros plans sur ses yeux, l’artiste court le risque de violer son lieu intime.Il a l’intention de capter ses sentiments et son émotion au plus profond de lui-même.Sa volonté est de regarder à l’intérieur et à l’extérieur au risque de tomber dans la « curiosité d’effraction ».
La performance collective #8, envelopper le corps (avec la participation de sept personnes), montre bien que partager l’espace intime n’est pas convaincant. En effet, si chaque corps a réagi individuellement à l’espace et à la douleur, tant physique que psychologique, la plupart des participants n’ont en revanche pas ressenti l’espace intime… hormis moi-même. Malgré une situation et des conditions similaires, chaque corps définit son propre rapport à son espace. En effet, mon espace intime est lié à ma subjectivité, aux rêveries de mon enfance, et c’est toute mon émotion passée qui ressurgit dans l’émotion présente.
Selon Éliane Chiron, « l’intime en art atteint l’impersonnel et l’universel et donc reste asocial » . Elle précise que « l’intime en art est l’altérité virtuelle qui n’existe qu’incarnée dans le cerveau de chaque récepteur » . Nous constatons finalement que « le cerveau du récepteur » qui ressent/ne ressent pas définit ce qui est intime ou ce qui ne l’est pas. De l’intime, le philosophe Emmanuel Kant donne sa propre définition : « Le sens intime, au moyen duquel l’esprit se perçoit lui-même intuitivement, ou perçoit son état intérieur, ne nous donne sans doute aucune intuition de l’âme elle-même comme objet…». Au travers de huit performances réalisées dans la rue à Paris et à Séoul, j’ai tenté d’éprouver l’hypothèse suivante : comment le corps caché/montré à travers la performance crée-t-il l’espace intime dans l’espace public ?
Nos recherches nous permettent de conclure à la thèse suivante: Le corps caché/montré à l’intérieur/extérieur éprouve ce sentiment ambigu de l’intime en soi à travers l’enfermement en public. L’Art révèle à la fois ce corps émotionnel et l’intime collectif en visualisant ainsi l’espace invisible dans l’espace public. « Le caché devient ouvert et l’ouvert devient caché » , dit Emmanuel Levinas.La meilleure cachette dans l’espace public se situe dans la valise, dans le meuble, ou dans le balluchon.Ces cachettes ont deux fonctions : elles matérialisent et visualisent à la fois les codes sociaux en tant qu’objets et l’espace intime dans l’espace public. Selon Gérard Wajcman, « pour nouer un lien, il faut être un peu séparé.C’est ainsi.Il faut d’une façon ou d’une autre se sentir « chez soi », un peu seul, isolé, avoir une certaine distance pour pouvoir se tourner vers les autres, le dehors et nouer avec eux une relation ».
La valise, le meuble, le voile et le balluchon, que j’ai utilisés pour nouer un lien concret avec l’espace public, me servent aussi à établir une distance physique et psychologique avec ce dernier. Si l’artiste coréenne Kim Sooja redéfinit la fonction du balluchon de sorte qu’il apparaisse en vecteur de migration pour tous types d’objets, je l’utilise pour ma part à des fins de camouflage, dans le but qu’il devienne la carapace gardienne de mon lieu intime. Le corps dissimulé/enveloppé reste alors toujours le corps exposé, mais en cachette.
Intime comme chez soi ou l’intime comme en soi
Gérard Wajcman l’exprime ainsi : « Se sentir chez soi, c’est se sentir dans un lieu assez clos et opaque pour échapper au regard de l’Autre… Être chez soi, c’est la possibilité d’être seul, c'est-à-dire de ne plus habiter chez l’Autre. Le chez-soi se définit négativement : sans l’Autre ». Il s’agit autrement dit d’un jeu paradoxal à l’occasion duquel je me cache pour rester hors du regard extérieur. Pourtant, mon action attire le regard. La performance déjoue le double jeu en fuyant et en attirant le regard. La performance #7 nous a permis de constater qu’elle me rappelle en fait l’armoire dans laquelle, enfant, je restais souvent cachée. Le souvenir de cet espace dissimulé, lié à mon enfance, se réincarne à la fois en un meuble-refuge en public et en une nouvelle habitation au dehors. Aussi, c’est le corps qui ressent et reconnaît la sensation d’être en soi. Le fait de créer une nouvelle habitation dans l’espace public suppose que je crée l’espace intime comme chez soi, mais en fin de compte, au travers des performances #8, #9, #10, je me suis rendu compte que dans cet espace j’essaie surtout de me connecter avec mon moi-intérieur.
Du subjectif au collectif
Au cours de la réalisation du #10, Mon village, Joksil, un des participants parle de l’expérience avec le balluchon en ces termes : « C’était la première fois que j’effectuais une telle expérience, donc celle-ci était intéressante. » C’est ce concept que j’ai toujours essayé de promouvoir : offrir l’occasion de « la première expérience » aux autres. Ma recherche dérive donc naturellement sur la collectivité et l’altérité d’intime en collectif. Perla Korsec-Serfaty définit la place comme un lieu où « la sensibilité collective se crée et circule spontanément comme l’énergie qui contamine l’un après l’autre ». Découvrir la sensibilité sociale me motive de plus en plus. En effet, le lieu où j’ai réalisé la performance intitulée #10 a beaucoup souffert lors de l’occupation des Japonais et l’invasion des Nord-Coréens. Cette place renferme une mémoire commune très douloureuse car les Japonais et plus tard les Nord-Coréens y ont exécuté la plupart des habitants du village. Des personnes âgées se remémorent parfois les épisodes tragiques de ce lieu. Mon expérience artistique remplace ou communique cette sensibilité par rapport à l’espace et à l’esprit collectif. J’ai en effet envie, au travers de l’Art, de sensibiliser à la fois à la mémoire et au sentiment collectif. Autrement dit, sortir du dualisme « moi et la société » et « dedans/dehors ». Dans cette optique, mon Art toucherait alors un espace commun. Je m’inspire ainsi d’une définition éclairante de l’Art selon Roger Bastide : « L’art est un langage, il est aussi un instrument de solidarité sociale ; et comme, en plus, il s’agit non d’un système de signes intellectuels, mais d’un système de symboles affectifs, il réalise une solidarité encore plus étroite que le mot parlé… ». De ce point de vue, nous pouvons déduire que dans ma démarche artistique, le projet #10 est incomplet. Il reste en effet un tournage à réaliser sur « mon village parisien ». Cette fois-ci, ce sera au tour de quelques Parisiens de s’enfermer dans le balluchon, alors que je resterai à l’extérieur. Cette performance devra répondre à cette question essentielle : quelles sont leurs sentiments et sensibilités collectifs face à l’enfermement ? Gérard Wajcman affirme que « la fenêtre importe à chacun personnellement, à notre être intime, elle emporte, implique la façon dont nous nous tenons dans le monde au regard du monde, à l’écart du monde.Elle est aussi ce qui enferme notre intimité, ce qui permet qu’il y ait un lieu intime qui soit chez soi, qui soit soi » . Mon but est de visualiser et capter « l’intime collectif » chez les Parisiens.Mon concept a ainsi changé pour migrer du subjectif au collectif.Aussi, en empruntant la réflexion sur la Fenêtre de Gérard Wajcman, mon idée est de renverser la fenêtre : dedans devient dehors et dehors devient dedans.Autrement dit, le public devient « performeur » tandis que moi, je deviens « regardeur ». Je renverse ainsi complètement le sens de la procédure de la performance.
Double fenêtre/double regard sur le monde
Le philosophe Merleau-Ponty, en employant le mot « Chair », désigne ainsi cette visibilité et cette généralité du sensible en soi. Le monde est « chair », selon lui, mettant le corps dans le monde et le voyant dans le corps, ou inversement, le monde et le corps dans le voyant, comme dans une boîte. Où mettre la limite du corps et du monde ? Le monde vu n’est pas « dans » mon corps, et mon corps n’est pas « dans » le monde visible à titre ultime. Toute ma recherche se concentre sur ce corps à la fois voyant et vu. Mes théories s’appuient sur les écrits de Merleau-Ponty, Hannah Arendt, Maurice Blanchot, Martin Heidegger, Gaston Bachelard et Georges Perec, au travers desquels je cherche à élucider ce qui fonde les relations entre l’intérieur/l’extérieur, le lieu de l’intime et du visible/invisible. Ma théorie rejoint de plus en plus la réflexion de Gérard Wajcman : « Constituer l’espace de l’intime, du sujet caché, séparé, donc libéré, voilà l’office que remplit la fenêtre. Constituer l’espace de la puissance du regard, voilà aussi l’office de la fenêtre. Double jeu de la fenêtre : fermée sur l’intime et ouverture sur l’Autre. » Lors de chaque performance, l’artiste dispose deux caméras filmant pour l’une l’intérieur de la cachette, et pour l’autre l’extérieur, captant simultanément leurs expériences singulières. L’artiste est hanté par l’obsession de voir deux réalités d’une même performance, issues des points de vue du performeur et du spectateur. Ce dispositif tend à visualiser la sensibilité intérieure et celle du monde. Souvent, les deux fenêtres montrent la réalité et la vérité dissimulées. L’artiste expose leur confrontation et leur rencontre tout en cachant/exposant dans l’espace public. Sa cachette ne se livre pas, ne se révèle pas vraiment dans l’espace public, mais le public perçoit pourtant que celle-ci prend tout son sens chez l’artiste. Notre société moderne nous incite à cette manière de communiquer sur l’intime non tenu secret en soi.Par le biais du partage, cet espace secret en soi exposé très couramment aux yeux du public est considéré comme un moyen d’ouvrir le dialogue avec le monde extérieur.Au travers de ces double fenêtre/double regard sur le monde, je souhaite moi aussi nouer ce dialogue.
Dans les vidéos #5 et #6, je voulais créer une émotion artificielle, une autre réalité rendue plus authentique au moyen de l’image virtuelle. Mais très vite, j’ai dû cesser de poursuivre ce travail car ce concept du monde-fiction n’est pas parvenu à capter l’émotion du monde. Cette expérience m’a permis de me confronter à cette problématique : quel est le plus important, l’expérience ou l’œuvre ? Pour moi, la curiosité créative et le doute en moi et sur le monde m’incitent à réaliser chaque performance. Une fois le montage achevé, l’œuvre appartient à celui qui la regarde, donc au spectateur. En revanche, l’émotion acquise et mon vécu artistique m’appartiennent à moi seul. Durant l’écriture de cette thèse, les artistes Louise Bourgeois, Éliane Chiron, Valie Export, Marina Abramovic, Tony Oursler, Tehching Hsieh, Shirin Neshat, Orlan, Nan Goldin et Sophie Calle n’ont cessé de m’influencer sur le rôle et l’engagement de l’artiste dans la société, sur l’expérience singulière du corps et de l’espace… Je m’obstine à toucher « le pathos et l’empathie » dans mon rapport au monde et à l’Art. C’est aussi la raison pour laquelle j’ai refusé d’expérimenter l’interactivité dans le monde virtuel, ce monde m’est en effet apparu trop froid. Après Paris et Séoul, ma pratique va de plus en plus s’orienter vers l’élaboration d’une même action dans différents contextes culturels et sociaux d’autres villes. J’aimerais capter de nouveaux regards sociologiques, à la manière de l’artiste Francis Alÿs, qui rejoue des actions similaires dans des lieux différents, leur donnant chaque fois un tout autre sens. Ces émotions restent à éprouver à l’aide d’une nouvelle expérience. Exprimant ce qu’il ressent à la troisième personne du singulier, Maurice Blanchot confie ceci : « Plus il s’enferme, plus il dit qu’il appartient au Dehors. » Au cours de mes expériences artistiques, au contraire, plus je m’enferme dehors, plus je ressens le « moi-intérieur ». Et plus je ressens le « moi-intérieur », plus j’appréhende le monde.
Lors de mon exposition personnelle à la galerie du Crous de Paris en 2009, un homme inconnu a écrit cette appréciation dans le livre d’or : « grotesque ». Paradoxalement je n’étais pas déçue, toute réaction authentique suffit à me satisfaire. Mes spectateurs affichent souvent des réactions contradictoires au contact de mes vidéo-performances : amusantes, intéressantes, rigolotes… sinon choquantes ou inquiétantes, doutant même de ma personnalité. Toutes ces réactions me nourrissent car le monde reste insaisissable.